À l’abri (1)

Groupe de gens

Je m’en souviens comme si c’était hier : le soleil d’été brillait et une légère brise soufflait. Juste ce qu’il faut pour estomper l’impression de chaleur et la transformer en plaisir rare. Le genre de sensation qui vous donne envie de fermer les yeux et de tout oublier. De profiter de l’instant présent. À jamais.

Quand les sirènes ont retenti, je n’ai pas réagi tout de suite. C’était tellement incongru, ce bruit… Tellement hors de propos… Il m’a bien fallu dix secondes pour comprendre ce qu’il signifiait et commencer à bouger.

Autour de moi, les autres ne semblaient pas tellement plus réactifs. Des regards étaient échangés, genre « bon, qu’est-ce qu’on fait ? »

Quand j’y pense, c’était vraiment trop bête. Comment pouvait-on se poser des questions ? On savait bien, pourtant, ce qu’il fallait faire dans cette situation. Les enfants l’apprenaient dès leur plus jeune âge. La consigne était on ne peut plus claire : « si les sirènes retentissent, rejoignez les abris dans les quinze minutes ».

Sur le coup, quinze minutes, ça m’a paru très long. Tellement long que j’ai pris le temps de réfléchir : vers quel abri me diriger ? Il y en avait au moins quatre que je pouvais atteindre dans le délai imparti : Delta Un, Zêta Huit, Alpha Quatre et Mu Douze. C’était trop pour que je puisse tirer à pile ou face.

— Zêta Huit est l’abri le plus proche, disait une grande blonde à sa copine, une brunette qui avait l’air terrorisé. Mais il est prévu pour cinquante personnes. J’ai peur que ça fasse beaucoup.

— À Mu Douze, il y a une super salle de fitness, s’exclama alors un gars plutôt bien bâti. On pourra se maintenir en forme !

— Delta Un, c’est pourri… grognait un ado. Les réserves d’énergie sont nazes.

— Pour entrer dans Alpha Quatre, il faut avoir plus de cinquante ans, précisa mon voisin le plus proche, qui devait en avoir la moitié. Ce n’est même pas la peine d’essayer !

Tout cela ne m’avançait guère. Mes cinquante ans, je les avais fêtés six mois plus tôt. Le fitness, je m’en moquais comme de ma première paire de chaussettes. L’énergie, j’en consommais le moins possible. Quant au nombre de places disponible dans l’abri… Qu’est-ce que j’en avais à faire, moi ?

Sans trop savoir ce que je faisais, j’ai commencé à me diriger vers la Tour de la Liberté. Une sorte d’instinct devait me souffler qu’avec un nom pareil cette Tour ne pouvait que me vouloir du bien. Pourtant, la plupart des autres prenaient le chemin inverse. Mais je n’ai jamais tellement aimé faire comme tout le monde. Alors j’ai accéléré.

Avant d’avoir vraiment pris le temps de me poser des questions, j’avais déjà rejoint le point d’entrée de Delta Un. Sans réfléchir plus, j’ai poussé la porte. À l’intérieur, il n’y avait que trois personnes. Qui m’ont regardé entrer sans dire un mot.

Des haut-parleurs intégrés dans le mur, une voix féminine désincarnée s’est élevée.

— Bienvenue à tous. Vous êtes à l’abri dans Delta Un. Dans quelques secondes, la fermeture automatique de la porte va s’enclencher. Vous serez tenus au courant de la suite des événements par la radio nationale.

À peine la phrase était-elle achevée qu’une série de cliquetis se fit entendre derrière moi. Un réflexe idiot me poussa alors à essayer d’ouvrir la porte. Évidemment, c’était impossible. Une pensée me transperça le cerveau : « nous sommes faits comme des rats ! »

Avant que la panique ne puisse m’atteindre, une nouvelle voix était sortie des haut-parleurs : celle du speaker de la radio nationale.

— Comme vous l’avez certainement compris, notre pays est l’objet d’une attaque nucléaire. Les missiles devraient nous atteindre incessamment sous peu. Néanmoins, le gouvernement prend toutes les mesures nécessaires. Et n’oubliez pas : vous ne risquez rien dans les abris !

C’était d’une évidence lumineuse. Le ton était tout ce qu’il y a de plus rassurant. D’ailleurs, personne, autour de moi, n’avait l’air de s’inquiéter outre mesure.

— Tu crois que ça va durer combien de temps ? demanda l’un de mes compagnons – un jeune homme frêle – à sa voisine, une adolescente boudeuse qui tripotait les boutons de son lecteur vidéo.

La fille haussa les épaules.

— Le temps qu’ils réalisent que c’est une fausse alerte, comme le mois dernier…

Un sourire de connivence apparut sur les lèvres de mon troisième acolyte, un homme d’une trentaine d’années bardé de tatouages. C’est vrai qu’on avait déjà eu droit à ce genre de plaisanterie quelques semaines plus tôt.

En attendant d’en savoir plus, il fallait bien s’occuper. Dans un coin de la pièce, il y avait une demi-douzaine de fauteuils autour d’une table basse débordant de magazines. Une vraie salle d’attente de dentiste ! Je m’affalai dans un siège et pris la première revue qui me tombait sous la main.

À suivre

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