Les 15 derniers jours (1)

 

Dans le métro
« Il y a vraiment des saints qui devraient prendre leur retraite… »

Comme chaque matin, Éloïse prend son petit déjeuner sur le pouce dans sa cuisine. Devant elle, le calendrier des pompiers est épinglé au mur. C’était une habitude de sa grand-mère : chez elle, les murs étaient couverts de calendriers. Il y avait celui du facteur, celui des pompiers, celui du club de foot, celui de la pharmacienne…

L’ensemble était très kitsch. Mais pour Éloïse, enfant, c’était toute la douceur de sa grand-mère qui s’exprimait dans cette façon colorée d’afficher le passage du temps. À sa mort, elle a repris cette habitude. En souvenir des crêpes sucrées au miel et des pommes au four saupoudrées de cannelle. C’est idiot mais le rose lui vient forcément aux joues lorsqu’elle regarde le nom du saint du jour.

Aujourd’hui, 7 décembre : saint Ambroise. Une moue sceptique fait secouer la tête à la jeune fille. Qui, en 2012, pourrait encore porter un prénom pareil ?

Les mains autour de sa tasse de thé fumant, Éloïse attend. C’est le problème avec le thé : il est toujours trop chaud. Alors il faut attendre qu’il refroidisse. Chaque matin, la jeune fille ressent une pointe d’énervement lorsque, invariablement, elle manque de se brûler la langue. Mais c’est devenu un rituel incontournable.

Elle se lève toujours dans une demi-conscience qui lui fait exécuter mécaniquement les gestes du quotidien : s’habiller, se coiffer (Éloïse ne se maquille jamais, elle n’a pas de temps à perdre avec ce genre de chose), préparer son petit déjeuner…

Lorsqu’elle trempe ses lèvres dans son thé trop chaud, là, elle se réveille vraiment. Ses neurones passent à la vitesse de connexion supérieure. Alors vient la première action non complètement automatique : la lecture du saint du jour.

Ambroise ! Tout de même… Quelle drôle d’idée. Où et quand un prénom pareil a-t-il pu être utilisé ?

Éloïse repose sa tasse de thé et s’empare de son smartphone. « Un peu plus à la page que le calendrier des pompiers », se dit-elle en souriant. Bon, alors, saint Ambroise, qui est-il exactement ? Qu’a-t-il fait pour mériter d’être sanctifié ? Un petit tour sur Wikipédia, l’encyclopédie collaborative, s’impose.

La première phrase de l’article la déconcerte un peu : saint Ambroise désigne plusieurs saints chrétiens.

« Ça commence bien… »

Heureusement, le premier de la liste (le plus ancien aussi) est apparemment le plus célèbre.

« On s’en contentera ! »

Ambroise de Milan, évêque de Milan de 374 à 397. L’un des pères de l’Église latine. Fêté le 7 décembre.

« J’avais remarqué, bougonne Éloïse. C’est même ce qui m’a amenée là… »

La jeune fille continue sa lecture. Poète, écrivain, avocat… Ambroise n’est finalement pas si extraordinaire que ça. À se demander qui il a bien pu soudoyer pour obtenir le privilège post mortem de devenir saint !

D’Ambroise à l’ambroisie, il n’y a qu’un pas (ou plutôt qu’une lettre) et Éloïse le franchit allègrement.

Ambroisie : plante de la famille des astéracées. Certaines espèces produisent des pollens très allergisants. Pas très intéressant, tout ça… Ambroisie : dans la mythologie grecque, nourriture des Dieux de l’Olympe. Ah, là, on se rapproche de la sainteté. On la dépasse, même, puisqu’on arrive directement à l’échelon des dieux.

Sa curiosité satisfaite, la jeune fille reprend sa tasse de thé.

« Mince, il est froid, maintenant ! »

 

Furieuse contre elle-même (et cette manie qu’elle a de toujours vouloir en savoir plus sur tout, tout de suite) Éloïse vide sa tasse dans l’évier, enfourne son smartphone dans son sac et quitte son appartement en claquant la porte.

C’est plus rapide que de la fermer en tournant la poignée et en plus ça énerve son voisin de palier, un vieillard irascible qui la fusille systématiquement du regard et ne répond que par des grognements inintelligibles à ses « bonjour ! » pleins d’entrain.

Chaque matin, en posant le pied sur la première marche de son escalier, Éloïse l’imagine en train de râler derrière sa porte verrouillée à double tour. Invariablement, cette pensée la met de bonne humeur.

Dehors, le froid piquant la saisit aux oreilles. Instinctivement, elle relève le col de sa veste et le maintient serré autour de son cou.

Depuis toute gamine, elle a toujours été sujette aux angines ; sa gorge est fragile, alors il faut la protéger. C’est devenu un réflexe. Ses oreilles, par contre, tiennent très bien le choc. Ce qui tombe bien : elle n’a jamais supporté les bonnets.

Le soleil est pourtant bien là. Avec sa pâleur hivernale. Sa lumière qui n’est qu’un souvenir lointain de la chaleur qu’il dispense en d’autres lieux ou d’autres temps. Ses rayons obliques qui se faufilent entre les immeubles et vous font cligner des yeux quand, d’aventure, ils se braquent sur vous.

Éloïse aime bien ce jeu de cache-cache qui la fait sautiller de droite et de gauche sur le trottoir au grand étonnement des passants. Parfois, des commentaires fusent :

« Elle est bourrée, cette fille !

— Pouvez pas regarder où vous allez, non ?

— Fais gaffe, ça doit être une junkie… »

Éloïse s’en fiche. L’opinion des autres sur elle-même (surtout des inconnus qui peuplent les rues de la ville) lui est indifférente. Par jeu, il lui arrive même d’en rajouter : tirer la langue à une petite vieille manifestement inquiète qui serre son sac à main contre elle, faire semblant de tomber sur un costard-cravate pressé, se planter d’un coup devant un autre qui ne l’avait même pas remarquée…

Éloïse est facétieuse. Elle aime jouer et saupoudrer d’imprévu la vie des autres.

C’est à regret qu’elle descend finalement les marches qui conduisent à sa station de métro habituelle : exit le soleil, la fin de la récréation a sonné.

 

Coup de chance aujourd’hui, il y a encore une place assise dans la rame lorsqu’elle y monte. C’est avec gratitude qu’elle se laisse tomber sur le siège : une demi-heure assise vaut toujours mieux qu’une demi-heure debout.

Quelques instants, elle laisse errer son regard sur les autres passagers. Pantins ou marionnettes ? Allez savoir ! Aucun d’eux n’a l’air vivant.

Les yeux vides ou fixés sur l’obscurité extérieure, ils oscillent au rythme des virages. Leur uniformité est exaspérante. Éloïse préfère se connecter. Sur Internet, au moins, il y a de la vie. Des échanges. De la couleur.

Là, dans ce train, tous les passagers sont comme extraits d’un vieux cliché en noir et blanc. Et de surcroit muets comme les roseaux auxquels ils ressemblent, avec leur balancement groupé.

#21dec Meeting à l’amphi B à 10 h.

Le premier tweet de sa timeline ramène Éloïse à une actualité brûlante : le 21 décembre. Dans deux semaines tout juste, le monde atteindra cette date fatidique : le 21 décembre 2012. Date de la fin du monde.

À suivre

Cette histoire vous plaît ? Vous voulez l’emporter dans votre Kindle ? Téléchargez Les 15 derniers jours sur Amazon. Le texte est au format Kindle et lisible sur n’importe quel ordinateur ou tablette, en téléchargeant l’application Kindle for PC (gratuite) sur Amazon.
Et laissez un commentaire pour dire ce que vous avez aimé :-)

8 réflexions au sujet de « Les 15 derniers jours (1) »

  1. Ah !!! Enfin, une nouvelle histoire… 😉

    Tout en lisant ta belle prose, je me demandais où tu voulais en venir avec Éloïse. Maintenant, tout est possible. 😉

    PS : Ton intro avec les calendriers est un pur chef d’oeuvre. On y est avec elle et sa grand-mère. Merci. :)
    Jean-Philippe Articles récents..La femme sans peur (26)My Profile

    1. Bonjour Jean-Philippe,

      Ce que tu écris me touche beaucoup… Peut-être est-ce parce que j’ai connu quelqu’un comme cette grand-mère. Quelqu’un qui habite ce texte.
      Merci à toi :-)

      Florence

    1. Bonjour Angélique,

      Merci pour votre appréciation :-)
      Éloïse n’existe pas dans la réalité, vous vous en doutez sûrement ! Mais la pratique du métier de biographe aide assurément à donner de l’épaisseur et de la consistance à ses personnages.
      J’espère que la suite vous plaira autant 😉

      Florence

  2. Chère Florence,

    Ça y est, c’est reparti pour une petite histoire à suivre sans modération, mais toujours avec délectation !

    Cette Eloïse a l’air bien sympa et on ne demande que cela de la suivre dans ses prochaines péripéties.

    J’aime vraiment ta prose alerte, tes personnages si vivants à la fois inscrits dans le temps passé et le temps présent, et cette façon si particulière de nous mettre en alerte jusqu’au prochain épisode.

    A très bientôt donc…
    Patricia

    1. Bonjour Patricia,

      Cela me fait vraiment plaisir de voir mes lecteurs fidèles accrochés dès le premier épisode :-)
      J’espère que la suite vous plaira tout autant…
      Est-elle vraiment écrite ? Seul l’avenir nous le dira :-)
      À bientôt !

      Florence

    1. Bonjour Cécile,

      Le contraire aurait été surprenant :-)
      C’est la preuve que des images les plus banales (ou qui paraissent telles à un moment donné) on peut faire surgir de jolies choses.
      À bientôt pour la suite !

      Flo

Les commentaires sont fermés.